« Si tu ne t’appliques pas au travail aujourd’hui
Demain tu t’appliqueras à trouver du travail »

Quatre métiers, quatre villes : Shanghai, Dakar, Lyon, Bucarest. La vie en entreprise aux quatre coins du monde. Une ouvrière chinoise raconte ce qu’elle subit à l’usine : l’humiliation quotidienne. Au même moment, un superviseur de plateau sénégalais dénonce la cruauté dont peut faire preuve son chef d’entreprise pour « faire du chiffre ». Ailleurs, un responsable assurance-qualité voit se détériorer sa relation familiale sous la pression du travail. Et à Bucarest, une ingénieure d’études et développement témoigne de sa difficulté à s’intégrer, à réussir, à gravir les échelons.

Le texte de Pulvérisés est construit comme une carte de géopolitique : la vieille Europe dominatrice qui délocalise (Lyon) ; l’Europe qui s’ouvre sur le monde (Bucarest) ; la Chine, immense atelier globalisé (Shanghai) et l’Afrique émergente (Dakar). Comme pour dire le vertige de la mondialisation.

Pulvérisés est une écriture de l’intime qui accompagne quatre personnages sur leurs lieux de travail mais également dans leurs chambres ou dortoirs. Alexandra Badea construit un poème où chacun s’adresse au public de façon frontale, dans un « tu » qui renforce la proximité, la confidentialité du témoignage intime. Avec douceur, l’ordinaire et le tragique tissent une trame narrative qui oscille entre monologues et dialogues, individualité et voix plurielles. De voix intérieures en instants de vie, le spectateur passe d’une solitude à l’autre et petit à petit les personnages deviennent des silhouettes familières.

Un dispositif immersif

Un podium gris clair en croix, éclairé par quatre lampadaires. Le public est placé dans les quatre angles de ce podium. Comment l’entité « Travail » impose-t-elle son rythme, à plus forte raison dans une entreprise fonctionnant sur plusieurs fuseaux horaires ? Le dispositif place le spectateur au sein de cette chaîne dont nous faisons partie. Le public entretient alors un rapport de proximité directe avec les personnages et devient tour à tour le collègue de l’ouvrière chinoise, le téléconseiller du plateau téléphonique au Sénégal, le collègue de la réunion de Bucarest, la famille du responsable français.

La mise en scène transcrit le texte dans l’espace en une partition vocale, un tissage précis de rythmes rapides, ralentis, accélérés, de pauses, d’une diversité de tons des personnages allant presque jusqu’au chant. Les rôles s’échangent entre les quatre acteurs, tant les identités sont devenues volatiles. L’un devient le collègue de l’autre, l’une la nurse de l’autre. Les identités sont multiples à l’instar des langues (allemand, anglais, roumain, chinois, français) et des jargons professionnels (management, marketing, informatique) comme pour dire la perte de repères, le chaos et le risque d’effondrement des individus égarés sur l’échiquier mondial.

Le spectacle est particulièrement adapté à des tournées en décentralisation sur des lieux équipés ou non.

Extrait

Alors tu restes à ta place sur une surface d’un mètre carré dans un espace illimité
Et tu regardes la caméra de surveillance le temps d’écouter les instructions de sécurité et les slogans de l’entreprise
« Si tu ne t’appliques pas au travail aujourd’hui
Demain tu t’appliqueras à trouver du travail » /
Après les dix minutes de gymnastique obligatoire
La bande se met en route
Tu mets ton masque
Et tu commences à répéter le même geste toutes les 8 secondes